Basket : Dans la tête d’un shooteur avec Angelo Tsagarakis

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Au basket, plus qu’un geste, le tir est une arme redoutable, fatale. Pour l’adversaire, un shooteur constitue une menace permanente et agit comme une plaie qui s’ouvrirait à chaque nouveau panier. Je vous propose de découvrir une interview que j’avais réalisée avec Angelo Tsagarakis, ancien joueur professionnel et qui a longtemps été considéré comme un des meilleurs artilleurs français, pour l’Équipe (Ilosport) en 2013. De l’aspect mental en passant par la technique et la préparation physique, chaque détail est disséqué. Plongez dans la tête d’un shooteur.

« Angelo, quelle est ta définition du shooteur ?

Au-delà de l’aspect technique, le shooteur est un spécialiste pour mettre le ballon dans le cercle. Le mec capable de mettre des paniers quelle que soit la distance et le moment du match. En résumé, c’est un joueur dangereux pour l’adversaire, un danger permanent. Le shooteur est ce joueur qui apporte une menace extérieure de tous les instants.

Le shooteur est-il un joueur à part dans le basket ?

Virtuellement dans le basket, chaque joueur est à part mais dans certaines conditions, configurations de match, le shooteur peut être plus important qu’un autre joueur. Le shooteur a un rôle clé, un rôle exceptionnel. Il sera plus dans la lumière qu’un bon défenseur, par exemple, car il est plus exposé. Mais au basket, on ne peut pas gagner un match sans intérieur et inversement, les intérieurs ont besoin de shooteurs auprès d’eux pour gagner. Le basket total consiste donc à trouver un équilibre entre le secteur intérieur et les joueurs extérieurs car cela devient indéfendable pour l’adversaire. Mais bon, dans un autre sens, c’est vrai que le shooteur a une place à part car aucun autre joueur aura autant de conséquences vis à vis de ses performances. Un intérieur qui passera à côté ne sera jamais autant remarqué qu’un shooteur qui ratera ses shoots. Le shoot extérieur est une qualité suffisamment rare pour qu’elle soit remarquée et c’est en cela que le shooteur est à part. Lorsque tu affrontes une équipe avec un bon shooteur, tu es obligé, d’une manière ou d’une autre, de le respecter et de toujours garder un œil sur lui parce que si tu le laisses prendre feu, tu t’exposes à des dégâts pour toute la soirée. Dans l’euphorie, le shooteur pourrait rentrer des tirs qu’il n’était même pas supposé rentrer initialement. Le shooteur est également très important pour étendre la défense adverse car il te force à sortir sur ses tirs extérieurs. Du coup, ça libère plus d’espaces et de place pour opérer dans la raquette.

Quelles sont les qualités que doit avoir un joueur s’il souhaite devenir un bon shooteur ?

Un bon shooteur doit être travailleur et régulier dans sa technique. Pour être un bon shooteur, il faut trouver le bon geste et le reproduire parfaitement de manière systématique. C’est-à-dire qu’il faut être capable de reproduire, répéter le geste parfait pour être régulier.

Avec environ 40% de réussite aux shoots en carrière, peut-on vous considérer comme un vrai shooteur ?

Je suis un shooteur ! Même si mon pourcentage de réussite lors de mes deux premières saisons professionnelles faussent mon pourcentage global en carrière, j’ai toujours été performant à partir du moment où j’ai eu du temps de jeu. C’est très difficile pour un shooteur d’être performant s’il n’a pas de rythme. Il faut savoir qu’un shooteur n’aura pas de shoots de manière régulière. Il  peut avoir des périodes de deux-trois minutes de folie où il pourra mettre ses tirs mais aussi des périodes de quatre-cinq minutes creuses, où le ballon ne lui parviendra pas et où les positions de tirs se feront plus rares. Il m’est déjà arrivé de mettre dix points en moins de dix minutes et ensuite me retrouver avec un tir tenté dans les dix minutes suivantes parce que la défense s’est adaptée mais aussi parce que le jeu ne se prêtait pas à des tirs extérieurs. C’est pour cette raison que sans un temps de jeu correct et suffisant, il sera difficile pour un shooteur d’être performant. Il a besoin de confiance pour mettre des paniers et trouver son rythme contrairement à un intérieur, qui par sa seule présence au rebond ou en défense peut avoir un impact sans inscrire de panier. Autrement dit, les shooteurs dépendent du rythme du match et de leur réussite.  

Justement, est-ce agaçant de n’être considéré que comme un shooteur ?

Les joueurs sont souvent décrits par leur qualité première. Maintenant, le shoot est évidemment mon point fort mais il est loin d’être ma seule force. C’est vrai que ça peut être frustrant d’être catalogué comme un joueur unidimensionnel mais c’est quelque chose qui peut vite s’estomper au fur et à mesure d’une carrière selon votre évolution et votre travail. J’espère être reconnu pour mes autres qualités qui sont la passe, le drive, la détermination défensive. 

En général, les shooteurs se fixent constamment des objectifs. Quels sont les tiens ?

De continuer à progresser dans ma régularité. C’est quelque chose sur lequel j’ai énormément travaillé. Sur les trois dernières saisons, j’ai réussi à afficher des pourcentages proches de la saison “parfaite” pour un shooteur. Cela consiste à réaliser des pourcentages de plus de 90% aux lancers francs, plus de 50% à deux points et plus de 40% à trois points. Voici ce qui ressemble le plus à une saison référence pour un shooteur. Tous les grands shooteurs recherchent ces pourcentages et je m’en suis rapproché la saison dernière. Je vais donc essayer de garder ce niveau de performance mais mes ambitions vont au-delà des simples perspectives autour du shoot. En tant que compétiteur et joueur professionnel, la seule chose qui m’intéresse c’est la gagne. Il faut savoir que la gloire individuelle découle souvent d’un succès collectif. C’est simple, on ne se souvient jamais du meilleur joueur des équipes qui perdent. Uniquement des meilleurs joueurs des meilleures équipes. Mon but est donc de faire partie des meilleurs joueurs de la meilleure équipe.

Quelle est la place d’un shooteur dans une équipe ?

Le shooteur a une place très importante dans une équipe dans la manière où il peut faire basculer un match. J’ai en tête une citation de Jerry West (ancienne gloire de la NBA, dont le logo est à son effigie) : “ Quand on est shooteur, on doit shooter et dormir sous les ponts”. Ce qu’il voulait dire, c’est qu’un shooteur est souvent mis sur le devant de la scène, de par ses paniers assassins, ceux de la victoire, mais à l’inverse, il peut être le bouc émissaire dont le manque d’adresse ou le tir décisif manqué sera pointé du doigt. Le rôle de shooteur peut donc être gratifiant mais également très ingrat. C’est le revers de la médaille. Comme Jerry West le soulignait, il faut accepter le fait d’être dans la lumière et adulé quand on réussit des tirs décisifs mais aussi détesté quand on rate. Dans ce sens et pour revenir à votre question précédente, le shooteur a vraiment un rôle à part car jamais un intérieur ou un meneur de jeu ne sera autant sur cette corde sensible. Mais un shooteur doit continuer à prendre des tirs malgré des échecs précédents car c’est son travail.

Préparation Physique/éthique de travail

Es-tu ce qu’on appelle un shooteur naturel. Autrement dit, as-tu un sens inné pour le tir où au contraire est-ce quelque chose que tu as énormément travaillé ?

Je suis un peu une combinaison des deux. J’ai toujours été un fort shooteur mais mon éthique de travail m’a permis de développer le geste qui me permet d’évoluer aujourd’hui au plus au niveau car quand j’ai débuté, je tirais avec les deux mains. (Rires.) Plus jeune, je n’avais pas de repères techniques concrets mais suite aux qualités naturelles du shooteur qu’on a décelées très rapidement chez moi, on m’a fait travailler ma technique, qui fait de moi un joueur respecté et reconnu, aujourd’hui. Être un shooteur inné n’est pas la seule voie pour devenir un grand shooteur mais être un gros travailleur, non plus. Mais pour ma part, je préfère le gros travailleur au mec naturellement talentueux.

Qui t’a appris la bonne technique ? Quels ont été tes formateurs ?

J’ai eu beaucoup de chances car j’ai eu d’excellents formateurs à Poissy notamment mon premier coach François Videau mais aussi Serge Lenotre et surtout Frédéric Gravier, avec qui j’ai passé le plus de temps. Ce sont les trois formateurs qui m’ont inculqué la bonne manière de tirer et la bonne technique. En plus de me montrer le bon geste, ils ont insisté sur cette application quotidienne, c’est à dire qu’ils me corrigeaient dès qu’ils voyaient des erreurs dans ma gestuelle. Mais je suis travailleur et perfectionniste de nature.    

L’entraînement est donc fondamental pour devenir un grand shooteur ?

Il faut savoir que l’on peut développer une grosse faculté d’adresse même avec un geste peu académique. La technique pure ne conditionne pas forcément la réussite du tir. Vous savez, virtuellement on pourrait très bien shooter à la cuillère, comme le faisait l’ancienne gloire NBA Rick Barry aux lancers francs, et avoir un gros pourcentage de réussite. La technique traditionnelle te permet d’armer ton tir plus rapidement, de bien maîtriser les prises de balle, d’enchaîner les mouvements avec plus de fluidité et d’efficacité mais en soi, la faculté d’adresse n’est pas dictée par le simple geste. Elle est également dictée par la répétition. On peut s’entraîner à shooter mal tout en mettant tout de même le panier. (Rires.) 

Un peu comme Peja Stojakovic, qui avait un geste peu académique mais qui était tout de même un des meilleurs shooteurs de la NBA au début des années 2000 ?

Exactement. Les joueurs comme Stojakovic ont tellement travaillé et effectué des répétitions avec un geste qui leur est propre. Avec le temps, ils ont développé un certain confort et une mémoire musculaire. Avoir le bon geste favorise une progression sans doute plus rapide mais dans l’absolu, il n’y a que la répétition qui peut permettre à un shooteur d’avoir de bon pourcentage.  

On sait que Drazen Petrovic effectuait plus de mille tirs par jour. Et toi, combien d’heure passes-tu à travailler ton shoot et/ou combien de tirs effectues-tu par jour ?

D’abord, tout dépend du moment de la saison. Les sessions d’entraînements ne sont pas les mêmes avant la saison et pendant. De manière générale, en suppléments des entraînements, je dirais entre 250 et 400 tirs marqués. J’insiste sur le “marqué”. (Rires.) En général, en vingt minutes, j’ai déjà rentré 200 tirs. Ce qui comprend des lancers francs, des tirs mi-distance, longue distance, après dribble, en sortie d’écran, etc. Je sélectionne les tirs selon les besoins, selon les envies. Par exemple, si je ne suis pas à l’aise en sortie d’écran après la course, je m’inflige des séries de tirs dans ces conditions afin de reprendre de bons repères. D’ailleurs ma mère a très bien résumé la chose. Elle m’a dit qu’un shooteur était comme un pianiste. Il doit travailler ses gammes quotidiennement. Et je suis entièrement d’accord avec elle.   

Justement, y a-t-il un joueur qui t’a inspiré ?

Mon idole c’est Michael Jordan. Je n’avais donc pas d’idole par rapport au shoot. Je ne me suis jamais dit : “ Tiens, mon modèle au tir doit être Larry Bird ou Chris Mullin ”. J’avais un joueur référence qui m’inspirait, qui me motivait dans sa globalité. Je n’ai développé mon identité qu’au fur et à mesure des années. Mon jeu s’est défini de lui-même et n’a donc pas été influencé par tel ou tel shooteur. Mais une fois qu’il a été défini, j’ai commencé à observer attentivement ce que faisait des shooteurs comme Ray Allen ou Richard Hamilton car ce sont des joueurs auxquels je me suis reconnu et qui servaient d’exemple pour moi. Je regardais tous les détails qui leur permettaient d’être performants pour améliorer mon propre jeu. 

Y a-t-il une préparation physique spécifique pour le shooteur ?

Pour ma part, la condition physique est très importante. Autrement dit, pour être performant sur le terrain, il faut que je sois en très grande forme physique. C’est mon style de jeu qui le requiert car il est fait de courses et de changements de directions. J’ai donc besoin des “cannes” comme on dit, d’avoir un très bon cardio. Un basketteur, et je ne parle pas que du shooteur, a besoin de ça. Pour le shoot, c’est certains que d’avoir une force du haut du corps, au niveau des triceps ou des épaules par exemple, est un avantage parce que ça peut permettre une régularité au tir malgré la fatigue des jambes. Beaucoup de personnes pensent que la musculation est contraire aux besoins d’un shooteur, mais en vérité c’est tout le contraire. La musculation est importante. La seule chose c’est que lorsqu’on s’inflige de grandes séances de musculation, il faut continuer à travailler son tir en parallèle afin d’entretenir l’élasticité des muscles et de ne pas changer la mémoire musculaire au niveau de la gestuelle du tir. 

Peux-tu nous parler de l’importance des jambes et plus globalement de la coordination lors d’un tir ?

L’équilibre est très important car c’est ce qu’il permet de pouvoir se recentrer malgré des démarquages, malgré des mouvements perpétuels qui sont requis au basket car le rythme n’est jamais le même. C’est donc très important d’avoir de jambes fortes et un sens de l’équilibre et de l’explosivité au moment de la réception du ballon pour permettre d’avoir une régularité dans la réussite au tir. Parce qu’avec l’accumulation des minutes et aussi tout le travail défensif qui demande beaucoup d’énergies, c’est important d’avoir une certaine résistance afin d’être performant à tout moment. 

Préparation mentale

Peux-tu me dire ce qui se passe dans la tête d’un shooteur pendant un match ?

Je pars dans l’état d’esprit ne jamais douter. Quoi qu’il arrive. On est humain, le doute peut évidemment s’installer mais moi, j’essaie de le dissiper le plus rapidement possible. Un shooteur ne pas se permettre de douter. Le doute vous fera sombrer dans de longues… (Il insiste.) semaines de disette. Il faut donc avoir une confiance inébranlable en soi. Ça fait partie intégrante de l’état d’esprit d’un shooteur. Même après dix échecs, il faut se dire que le onzième tir va rentrer. Quand on est shooteur, il faut avoir l’instinct du tueur. Un gros shooteur est un tueur avant tout.

En plein match, recherches-tu constamment les brèches vers tes positions favorites sur le terrain, la petite faille dans la défense adverse ?

Oui, constamment. Je suis toujours à l’affût de pouvoir sanctionner l’adversaire ! C’est une agressivité qui doit être perpétuelle. Avec l’expérience, on définit plus rapidement les mauvais tirs et les moments où il faut enclencher le tir ou faire une passe à l’intérieur mais dans le jeu, il y a toujours cette recherche permanente de la bonne position. On est comme un lion dans la jungle, toujours à l’affût de sa proie sans jamais être rassasié.   

Imagine que tu es dans un mauvais soir. Un soir où tu rates tous tes tirs ? Dans quel état d’esprit es-tu et comment fais-tu pour sortir de cette mauvaise phase ?

Dans ces cas-là, il n’y a pas vraiment de recettes magiques. Si j’ai possibilité de me remettre en confiance avec des choses plus simples comme un petit lay-up en contre-attaque ou de faire une bonne action comme une passe décisive, je dois le faire. C’est un bon moyen de se remettre en scelle et de se sortir d’un cycle négatif pour en entamer un positif pour le shoot extérieur. Les soirs où tout va mal, il faut essayer de faire abstraction de l’échec et repenser à tout le travail effectué au quotidien. Ma réponse à une journée difficile au travail et de travailler encore plus dur le jour suivant. Cela ne tient qu’à moi. Il n’y a qu’à travers le travail que je me mets la tête à l’endroit. 

Justement peux-tu me parler de la part du mental dans la réussite d’un tir ?

Globalement dans le basket, c’est 70% mental et 30% physique et technique. Malgré tout le travail dans lequel on se plonge quotidiennement, c’est le mental qui dicte le succès. C’est si important que ça. Le mental permet de définir la bonne marche à suivre, de faire les bons choix, de ne jamais douter, de rester agressif, d’être lucide. Dans le sport en général, le mental est particulièrement important.    

As-tu eu besoin de l’aide d’un coach mental pour votre développement en tant que joueur ?

Jamais. On a tous des personnalités différentes et en ce qui me concerne, la confiance en mes capacités est quelque chose que j’ai eu depuis mon plus jeune âge et que j’ai cultivé au cours de mes expériences, notamment aux Etats-Unis. Cela fait partie de mon trait de caractère donc je n’ai jamais eu recours à une aide extérieure. 

As-tu eu l’angoisse de te réveiller un jour et constater que tu as perdu ton shoot ? Que se passerait-il si ça arrive ?

Je me mettrais tout simplement de nouveau au travail. Le meilleur moyen de retrouver des sensations est de retourner à la salle et de recréer les sensations. Avec l’expérience, les longues années de basket que j’ai dans les jambes et dans la tête, je sais exactement ce que je dois faire pour me retrouver. Il peut s’agir de retourner avec des bases très simples comme tirer à une main sous le panier en m’éloignant au fur et à mesure. En fait c’est comme si tu reformatais ton disque dur. Tu retournes à la base, tu reprends les choses simples et tu les remets en application. Parfois la mécanique peut être altérée sur un simple détail comme de ne pas pousser sur ses jambes ou de ne pas lever assez le coude. Avec les années, on oublie parfois les bases mais ça ne coûte rien de reprendre tout à la source. Pour ma part, j’aime me souvenir de mes succès passés afin de créer de nouveaux succès à venir. »

Entretien réalisé par Frédéric Yang

Crédit photo de couverture : @dunkakis

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